Patrons, écoutez vos salariés avant de tout changer…

“Survivre au bureau” : cette conférence m’avait été demandée par le site aquitain d’une grande entreprise d’Etat. Avant de monter sur scène, le grand patron, venu de Paris, m’interroge : “Alors, qu’est-ce que vous allez leur raconter ?
– Je vais leur dire que la résistance au changement est une preuve d’intelligence.
– Gloups ! Ah non, ils n’ont certainement pas besoin d’entendre ça !”

 C’étaient pourtant les salariés eux-mêmes qui avaient choisi ce thème. Il faut dire que les temps ont changé depuis 2004, année où je publiais déjà un Manuel de survie au bureau*. A l’époque, les trentenaires glorieux, les winners, surfaient sur la vague de la modernité. Pour ces gladiateurs aux mâchoires d’acier, survivre au bureau signifiait gravir le plus rapidement possible les échelons de la chaîne alimentaire professionnelle.
Aujourd’hui, cela consiste plutôt à se protéger de l’épuisement, de l’hypercontrôle, de la perte de sens et des laisses électroniques. A rester droit dans la tourmente des plans de transformation d’entreprise qui secouent ces temps-ci les grands groupes et les services de l’Etat. Ces tempêtes saisonnières sont précédées d’escadrilles de consultants qui t’expliquent doctement que jusque-là tu ne savais rien faire, pauvre arriéré provincial ignorant de la “démââârche” de progrès trademarquée dont ils sont les garants. Mais, une fois que les experts ont fait leurs trois-petits-tours-et-puis-s’en-vont à 3.000 balles la journée, tu restes entre deux eaux : d’un côté, le nouveau système mal conçu, mal déployé, mal compris ; de l’autre, le vieux monde et ses vieilles méthodes confortables et qui ont fait leurs preuves, mais qui sont désormais frappées d’un code rouge.

La transformation est la tendance chez les dinosaures industriels, condamnés à se réinventer mais qui n’arrivent pas à se réenchanter. Alors oui, ça regimbe dans les provinces. Se livrer à des manœuvres dilatoires est même devenu la première tactique de survie au bureau. Ca attend le contrordre avant d’exécuter l’ordre. Ca pratique les arrangements entre amis dans l’ombre des organigrammes rutilants, ça fonde de petits villages gaulois locaux ou organisationnels, semi-clandestins, où l’on comprend encore à peu près qui est l’autre et qui l’on est.

Ami leader, la résistance au changement, gloups ou pas, est une preuve d’intelligence des équipes, car elles ne résistent pas “contre”, mais “au nom de”. Au nom de la véritable culture d’entreprise, celle qui fédère un peuple professionnel. Ces valeurs, ces espoirs, ces souvenirs, ces rêves, ces principes sont le socle des transformations réussies, un socle qu’il faudrait oser consolider pour permettre le changement. Alors, si tu arrives à demander à tes équipes “Qu’est-ce qu’on doit conserver parce que ça fait partie de notre précieux ADN culturel ?” au lieu de “Pourquoi refusez-vous de changer ?”, tu comprendras leur réalité : ce sont de braves gens qui font de leur mieux pour protéger leur village, vivre en bonne intelligence et éviter que le ciel venu de Paris ou de lointains headquarters ne leur tombe sur la tête.

 

Pierre Blanc SAHNOUN