Dis-moi comment tu gères ton temps en entreprise, je te dirai qui tu es…

Le temps en entreprise est généralement abordé sous le seul angle du temps de travail. Or, dans cet environnement, le temps est un marqueur social fort rarement identifié comme tel. Pour un DRH, il est important de comprendre comment les salariés l’investissent.
L’entreprise est une micro-société composée de multiples communautés. Chacune d’entre elles a ses codes identifiés et partagés par ses membres. Certains s’illustrent par la possession d’objets : téléphones, ordinateurs, d’autres relèvent de l’apparence à travers la tenue vestimentaire ou par une multitude d’autres symboles. Mais certains signes distinctifs, plus diffus, qui relèvent du fonctionnement et des habitudes n’en ont pas moins de force.
Ainsi, l’appréciation du temps et son usage en entreprise peuvent être de vrais marqueurs. Qu’il s’agisse du temps de travail ou des horaires, la façon dont le temps est utilisé traduit, inconsciemment ou au contraire très consciemment, la catégorie à laquelle le salarié appartient ou voudrait appartenir.

Le temps, un marqueur catégoriel
De ce point de vue, la pause déjeuner est très révélatrice, mises à part les contraintes de production et de service. Observons les aller et venues. Les premiers, souvent premières, à partir déjeuner sont les assistantes. Arrivées parmi les premières le matin, elles souhaitent partir à l’heure en fin de  journée. Peut-être choisissent-elles de partir déjeuner tôt pour éviter de croiser leurs managers ? Elle savent aussi qu’en rentrant elles pourront profiter d’un temps de travail tranquille pendant que les collègues seront partis déjeuners.
Lesquelles collègues tardent eux à partir déjeuner. Tant de choses doivent être traitées avant de s’arrêter que le moment du déjeuner est repoussé aux limites acceptables de la plage horaire dédiée. Eux, ce sont les cadres moyens qui marquent par ce décalage horaire leur appartenance à cette catégorie.
Enfin, ceux qui reviennent ouvertement en début voire en milieu d’après-midi n’ont plus à se soucier de respecter les horaires des salariés lambdas et parfois entendent ainsi montrer qu’ils s’en affranchissent. Eux, ce sont les cadres supérieurs.
Le temps, un indicateur d’investissement professionnel ? 
L’usage du temps, au delà des (sur)charges de travail qui peuvent être bien réelles, est souvent la traduction de stratégies personnelles. Elles s’agrémentent de démonstrations variées de l’investissement de chacun ou simplement de la soumission aux codes de l’entreprise.
Par exemple, le fait d’arriver tôt peut-être le choix de salariés qui veulent montrer qu’ils « tiennent la maison ». Mais attention, être matinale n’a pas partout la même valeur.  Ainsi un chargé de communication, au coeur d’une équipe tardive, sera bien inspiré de ne pas arriver trop tôt dans son service de peur que son travail ne soit apprécié qu’à partir du moment ou tous ses collègues sont arrivés. En bon communicant, il devra veiller à soigner sa visibilité et à ne pas travailler dans l’ombre.
Lors du déjeuner, la façon de prendre sa pause est aussi une manière de communiquer son investissement professionnel. Le sandwich démonstrativement pris sur le pouce témoigne de la charge de travail du « sandwicheur » et implicitement, de son importance.
Tout comme le fait de prendre sa pause cigarette devant les bureaux en fin de journée au moment ou les collègues s’en vont, histoire de montrer qu’on reste encore un moment pour travailler quand tout le monde est parti.
Le temps en entreprise, choisi et contraint
Mais du choix à la soumission, la frontière est parfois fragile. Gare au regard des collègues. Malheur au consultant dans le conseil qui partirait trop tôt aux yeux de ses pairs qui ne manqueraient pas de souligner son départ d’un tonitruant « tu as pris ton après midi ?  » culpabilisant.
Qu’il soit décidé ou imposé, l’usage du temps en entreprise et les stratégies inhérentes sont trop souvent dissociées de l’efficacité au travail. L’enjeu devient l’occupation du terrain en étant présent le plus longtemps et le plus visiblement possible qui aboutit au summum de la stratégie d’utilisation démonstrative du temps en entreprise, le présentéisme qui commence à être perçu comme un risque.

Pierre Marzin – Publication blog RH de l’APEC