Non la génération Y ne va pas tuer le monde du travail

Par Benoît Meyronin, Directeur délégué Marketing & Développement de Grenoble Ecole de Management et directeur R&D de l’Académie du Service

Ces dernières années, la question de la Génération Y – aujourd’hui on parle de la génération suivante (les « Z ») – a fait couler beaucoup d’encre sans que la communauté académique ne se soit pour autant véritablement emparé de ce phénomène. Les « natifs digitaux » ont pourtant interpelé managers et DRH à travers des comportements jugés nouveaux dans la sphère professionnelle. Des pratiques considérées comme peu orthodoxes – l’hyper-connexion notamment – dans la sphère entrepreneuriale ont ainsi interrogé, et le réflexe du « bon vieux temps » a pu être activé ici et là pour commenter, souvent de manière négative, cette évolution des comportements sur le lieu de travail.

Pourtant, lorsqu’on y regarde plus près – et c’est ce que nous nous sommes efforcés de faire à Grenoble Ecole de Management dans le cadre d’une Chaire créée avec Orange – il apparaît que les jeunes générations sont elles-mêmes assez critiques et assez lucides sur leurs usages du digital. Conscientes d’être « trop » connectées, désireuses de mieux comprendre les logiques de l’économie digitale, lucides en ce qui concerne les réelles potentialités des réseaux sociaux – pour leur préférer les bons vieux réseaux personnelles et professionnelles – les jeunes générations abordent globalement le monde du travail avec énergie et engagement – ni plus ni moins que vous ou moi. Elles savent finalement assez peu de choses sur le digital, ses enjeux, son économie, mais elles ne l’ignorent pas et elles attendent de nous que nous les accompagnons pour décrypter tout cela.

Au terme d’un premier cycle de recherches – qui prend la forme aujourd’hui d’un ouvrage collectif – nous pouvons dire ceci : qu’il appartient aux pédagogues que nous sommes et aux managers en entreprise de les aider à mieux conscientiser leurs représentations et leurs pratiques du digital pour en interroger la pertinence et les risques (savoir se concentrer sur une tâche par exemple et donc prioriser et gérer mon temps et mon attention) ; qu’il faut certes fixer des règles, mais qu’il est illusoire voire purement fantasmatique de promouvoir un frontière rigide entre les sphères professionnelles versus personnelles (parce que le monde du travail n’a jamais été une bulle close sur elle-même et imperméable aux échos de la vie privée) ; qu’il est indispensable de mieux les préparer aux enjeux et aux modalités de la transformation digitale des entreprises pour qu’ils y prennent une place plus active et moins présupposée (« ils sont connectés donc ils savent ») ; qu’ils ne sont pas multitâches (pas plus que vous ou moi d’ailleurs) et qu’ils doivent donc apprendre à « débrancher » pour produire des livrables qui requièrent une réelle concentration de leur part ; qu’ils sont enfin volontaires pour participer à des travaux et à des réflexions collectives sur ces sujets finalement relativement inexplorés pour (et avec) eux.

Alors ? Alors ils sont plus jeunes que vous et moi, ils sont nos enfants ou ils pourraient l’être et il nous appartient de ne pas les sous-estimer (« ils sont incapables de se concentrer ! ») ni de les surestimer (cette « présomption de compétences » relative à leurs pratiques du digital qui en feraient des champions présumés de la transformation digitale). Ils sont sans doute un peu différents mais leur besoin en matière de liens affectifs (relisez Michel Maffesoli) n’est pas plus puissant que le nôtre : simplement ils disposent aujourd’hui d’un environnement numérique omniprésent qui rend possible une connexion quasi-permanente avec leurs proches, leurs amis, leurs communautés… Cela a toujours eu du sens pour l’Homme, simplement nous devions patienter et réguler les flux émotionnels en l’absence des outils de l’Ubiquité et de la Relation instantanée. Eux disposent de tout cela et ils en font l’apprentissage très jeune, c’est là que se situe très précisément la nuance entre eux et nous.

Pour le reste, sachons nous montrer pédagogues et, surtout, faisons leur confiance ! Nous n’avons pas vraiment le choix de toute façon car ils nous domineront par le nombre (ah, le renouvellement des générations…). Gardons-les des illusions de l’ère numérique et montrons leur comment en tirer le meilleur parti pour eux-mêmes et pour leurs futurs métiers – c’est quoi, demain, les métiers de la gestion des ressources humaines « digitalisés » ? Les entreprises sont elles-mêmes assez désemparées face à la révolution digitale et ils sont, à n’en pas douter – avec les réserves ou considérations évoquées rapidement ici – notre meilleur atout pour changer nos manières de voir le monde et nos pratiques.

La Tribune